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'faut qu'j'te dise...

De la fuite dans les idées


18 mars 2006

Logorrhée d'l'autre goret

"Non, mais t'inquiète, j'suis pas susceptible".


Je me suis entendue dire ça à plusieurs reprises, pour finalement très souvent réaliser qu'en fait, si, je suis susceptible.
Ca s'voit rarement, en général, je rigole, mais c'est le deuxième effet qui m'coule, une fois seule.
Si on me fait remarquer un défaut dont j'ai déjà conscience, je peux le prendre sérieusement avec humour (oui, c'est possible) - à condition que j'y sois un peu préparée, hein - et réfléchir à comment m'améliorer. Mais si c'est une critique injuste, pas juste par rapport à l'idée que je me fais de moi, je suis blessée.
Bref, j'ai pas l'air susceptible, mais je le suis bel et bien.


Heureusement, j'évolue : il y a un p'tit nom dont on m'affublait pour me taquiner, et moi, je marchais au quart de tour : j'étais vexée, mais je ne le montrais pas, et ça revenait comme les Jeux Olympiques d'hiver. Non, plus souvent, à chaque réunion de famille. La première fois doit dater d'il y a 8 ans, quand j'ai débarqué à Paris. J'étais devenue "La Parisienne".
Et ça m'éneeeervait ! Je déteste les Parisiennes, les p'tites minettes qui ne pensent qu'à bien mettre leur mèche de côté, à porter le sac à main dans le creux du coude replié, à rire fort à l'américaine ou à faire la gueule parce que Papa et Maman refusent de prêter la maison du Cap Ferret, et à débiter des conneries sur le ton de l'évidence*. Ok, toutes les Parisiennes ne sont pas comme ça, mais j'ai toujours l'impression que quand on m'chante "v'là la Parisienne !", on me catalogue dans la pire espèce.

Eh bien maintenant que je suis une grande fille, j'assume : si au début, Paris, c'était tout gris, que je voulais voir l'horizon au loin, être réveillée par les oiseaux ou les chiens qui aboient, entendre le boulanger en tournée klaxonner, aller à Carrefour et entendre les ragots les plus immondes et improbables, aujourd'hui, cette ville, j'ai appris à l'aimer. Je ne dis pas que parfois, la campagne me manque, mais j'en suis pas arrivée à me mettre pieds nus dans l'herbe** à la vue du moindre m2 de pelouse...

Ce que j'aime par-dessus tout, c'est m'balader. Et tout est prétexte à une balade plus ou moins longue : aller bosser, retrouver des amis, me faire un ciné ou simplement me perdre dans un quartier que je ne connais pas.
Je ne suis jamais déçue, il ya toujours quelque chose à découvrir au hasard : le dernier mètre étalon d'époque à son emplacement d'origine, un immeuble où a vécu André Breton, la tombe de Man Ray au Cimetière du Montparnasse, le kilomètre zéro devant Notre-Dame, l'ancien atelier de Modigliani, une Statue de la Liberté, une façade abîmée par des éclats d'obus, le pont d'écluse où Arletty déclame son "Atmosphèèère ?... Atmosphèèère ?... Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? Puisque c'est ça, vas-y tout seul à la Varenne... Bonne pêche et bonne atmosphère !" et même, pour les p'tits malins... la tour Eiffel !

Voilà, je le dis, je suis bel et bien une Parisienne.
Mais à ma façon.
Pour l'instant.
J'ai encore du mal à imaginer passer ma vie ici, pourtant je rêve de ces jolies maisons aux volets de coeurs square Montsouris ou d'un loft avec terrasse arborée sur l'île Saint Louis. Je rêve, donc <)
Et ces promenades se prêtent volontiers à la rêverie, avec un sourire niais accroché sur la figure, en particulier quand je reviens du ciné, sur mon chemin-cocon, où je suis dans une bulle, et les gens autour comme derrière une vitrine, je les regarde, je m'en amuse, je les aime bien.

C'est fichtrement chiant c'que j'te raconte !

Bon, on va mettre un peu d'action : jeudi soir, en entraînant une copine dans un compromis entre ses envies (un ciné bien d'aujourd'hui) et mes lieux d'errances nocturnes, on s'est retrouvées là où que fallait pas du tout : à Odéon, alors que les "gars du FN" cassaient tout sur leur passage. "Courez, ils arrivent" qu'ils criaient les manifestants contre le CPE et "Baissez vos grilles, ils cassent tout" qu'ils disaient aux restaurateurs.
Alors moi, d'instinct, je cours pas. Je préfère mourir dans mon droit que courir sans raison vraiment valable (pareil pour les passages piétons : si le p'tit bonhomme est vert est qu'une voiture arrive à toute allure, m'en fous, je traverse, je me ferais renverser par quelqu'un en tort. C'est très très con, je sais).

Sauf que ma copine, elle, je sens qu'elle commence à flipper sa race. Et c'est le cas de le dire : elle est noire. Enfin métisse, mais pour le FN, je pense que ça revient au même.
Alors que je réalise l'atroce vérité, on voit passer une troupe de hurleurs brandissant des matraques, pas des CRS. Non, eux, ils sont un peu plus loin, et quand on arrive près d'eux, qu'on se faufile derrière leur barrage, je mesure à nouveau la justesse des mesures de Sarkozy : plus de CRS pour réduire l'insécurité.
Non, je déconne.
Les CRS, ça les mettait en joie cette situation, ils rigolaient, ils commençaient à nous dragouiller, ces gredins, tout excités qu'ils étaient à l'idée de bientôt pouvoir se défouler.
Bon, nous v'là rue Christine, et je me dis que je vais peut-être pouvoir convaincre ma copine d'entrer à l'Action Christine, 'y a Cary Grant ce soir, eh eh.
Un "Non, j'aime pas les films d'époque" suivi d'un "Je veux rentrer maintenant" me plongent dans un profond désarroi : ON PEUT PAS ! Derrière nous, le barrage de CRS et la Seine, devant, St Michel ou Odéon, hauts-lieux de la castagne du moment.

On reste plantées là une bonne demi-heure, au cours de laquelle nous faisons la connaissance de deux charmants jeunes hommes.
Le premier était recroquevillé sous un porche, l'air mal en point, je m'approche :
    "Ca va ?
    - Oh, oui oui, je... je viens de me faire courser par des gars du FN, j'suis rebeu, c'est pour ça, mais j'me suis réfugié dans un resto, on m'a fait passer par une cave, et je me retrouve ici, je sais pas où j'suis."

En se relevant, je constate qu'il n'a rien, un peu débraillé, mais pas de marques de coups. On apprend qu'il est en licence de Géo, qu'il a manifesté toute le semaine, et plus il avance dans son récit, plus il s'anime, les yeux qui brillent. Il veut rentrer chez lui, RER C, Saint Michel... 'va p't'être falloir attendre :/
Bizarrement, il s'empresse de nous demander "Où ils sont ?!", comme s'il voulait y retourner. Il le demande à toutes les personnes qui passent, des touristes surtout, en les tutoyant, et récolte en guise de réponse un regard affolé à la "j'parle pas français !". Bon.

C'est comme ça qu'il interpelle le deuxième mec, sortant d'un bar. Lui, il est pas de la manif', il est venu boire un verre avec des potes, mais ils sont sortis au moment où ça a dégénéré, et comme ils avaient des casques (de scooters), les CRS les ont interpelés. Sauf lui : il avait une bonne tête. On lui dit qu'on veut rentrer vers Montparnasse, il propose de nous accompagner, et comme ça, lui, il ne se fera pas arrêter pour port de casque.
Ok, le quartier a l'air plus calme, on y va. Il discute avec ma copine, lui demande ce qu'elle fait dans la vie, moi, je suis plus devant, et le premier garçon nous suit aussi plus ou moins, il va et vient, tout excité.

Et là, bim, un CRS choppe le deuxième gars par le blouson, le plaque contre le mur, lui demande ce qu'il fait là... Moi, faussement naïve :
    "Bah, qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi vous faites ça ? Vous voyez bien qu'on est ensemble, on n'est pas d'la manif ni rien, regardez, j'suis en jupe, on voulais juste passer une bonne soirée !".
C'est bon, je l'ai bien saoulé, il nous laisse repartir.

Je remarque que le premier mec porte un badge bleu-blanc-rouge avec une couronne de lauriers :
    "Qu'est-ce que c'est ?
    - oh, rien...
    - t'es Bonapartiste ?!, dis-je sur le ton de la énième connerie
    - t'appartiens au mouvement skinhead ? reprend le second mec
    - Nan nan, avant oui, mais c'est fini tout ça"
et il nous explique ceux d'extrême gauche, ceux d'extrême droite, tout ça, et moi, je trouve qu'il est un peu habillé aux couleurs du PSG, alors j'peux pas m'empêcher de lancer un "t'es d'la tribune de Boulogne ou d'Auteuil ?". Ils me regardent tous les deux amusés, n'empêche qu'il répond qu'il était des Tigris Mystics, mais que ça dégénère trop maintenant.
Et il enlève son badge.

Sur ces entrefaites, nous arrivâmes Place Saint-Sulpice, où j'eus l'idée d'aller au Commissariat pour faire sortir les petits camarades de notre acolyte de fraîche date. C'était en fait inutile : ils étaient déjà là, disposés comme des rockeurs.
Notre compagnon souhaita nous présenter, mon amie resta en retrait, quant à moi, je m'avançai plus méfiante que timide, les saluai tout en refusant le rituel dénué de sens qu'est "la bise" pour leur asséner un vent plus violent, et leur dis au revoir.


En rentrant, tout est calme, sauf ma copine. Elle a du mal à se remettre de toutes ces émotions, elle a vraiment eu peur.
Elle me reproche aussi d'être trop naïve, que ces mecs-là étaient du FN, qu'elle m'avait vue comme l'agneau se jetant dans le gueule du loup, que je devrais me fier à elle parce qu'elle sent les bonnes et les mauvaises énergies, et que là, il n'émanait rien de bon.
Je ne comprends pas, le deuxième garçon était très pâle, oui, peut-être qu'il venait de fumer un joint, mais il n'avait pas l'air dangereux. En plus, il lui avait parlé à elle, pour un raciste, c'est bizarre. Elle rétorque que justement, on était la couverture idéale pour lui, et qu'en plus, il lui posait sûrement des questions sur elle pour savoir quel genre de noire elle était, etc, etc.
Finalement, je ne sais pas. Je ne crois pas être naïve. Inconsciente, oui, mais contrôlée.

Tout est bien qui finit bien, et j'en suis ravie : ce post est vraiment trop long. Je ferai mieux la prochaine fois :)


*moi aussi, même si je balance un truc intelligent, à partir du moment où c'est moi qui le dis, j'crois bien que ça prend une toute autre dimension...
**pourtant j'ai osé, je sais pas comment, me mettre en maillot sur la pelouse du Jardin Atlantique. Et pas qu'une fois.


Fourré dans "t'avais déjà remarqué que..."


4 Comments:

Le p'tit bleu de Anonymous Cléo...

Un jour j'ai rencontré un homme beau, intelligent, gentil, tendre, cultivé, sensible...qui a fini par me dire qu'il détestait Marseille parce c'était "plein de noirs", et que en France, on manquait d'exécutions publiques!! J'ai fui!

12:21  
Le p'tit bleu de Blogger La gReLuChe...

Les racistes intelligents, c'est les pires : ils risquent d'être convaincants... parfois le con vainc quand même :)

00:04  
Le p'tit bleu de Anonymous izard...

Je me suis un peu embrouillé entre tous les gars à qui il arrive plein de trucs, mais j'ai apprécié le style. Par exemple l'arrestation pour port du casque :)

23:12  
Le p'tit bleu de Blogger La gReLuChe...

A ces mots, je pique un fard (espérons que je ne serai pas prise pour une casseuse de bagnoles).

Merci, ça donne envie de faire des efforts :)

23:34  

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